Au piano avec Louis Mazetier — Les secrets du stride
Une main gauche qui parcourt le clavier, une main droite qui chante, des basses profondes et des accords qui rebondissent… Avec Louis Mazetier, le piano devient un orchestre à lui seul.
Pour ce nouveau rendez-vous de la série « Au piano avec », Armel Dupas reçoit chez Desevedavy Pianos un grand spécialiste français du stride. Vingt ans après leur première rencontre au CNSM de Paris, les deux pianistes se retrouvent autour d’un Steinway C pour un échange ponctué de démonstrations, de souvenirs et d’humour.
Pendant plus de quarante minutes, Louis Mazetier nous fait découvrir une musique aussi spectaculaire à regarder que réjouissante à écouter. Une invitation à explorer les racines du piano jazz, mais aussi à rencontrer un musicien pour qui la curiosité et la transmission occupent une place essentielle.
Des retrouvailles, vingt ans après
Armel Dupas se souvient de cette première rencontre. Alors étudiant au Conservatoire de Paris, il avait assisté à une intervention de Louis Mazetier, invité par son professeur Hervé Sellin pour parler des racines du piano jazz.
Le jeune pianiste avait apprécié le moment, sans peut-être en mesurer toute la richesse. Deux décennies plus tard, l’occasion est belle de reprendre cette conversation, avec de nouvelles questions et une admiration que les démonstrations de Louis ne font que renforcer.
Dès les premières notes, le ton est donné : ici, les explications passent par le clavier. Une question sur le rythme, un souvenir de disque, une interrogation sur un accord… et Louis se met à jouer.
Le stride : un orchestre dans la main gauche
Le mot anglais « stride » évoque de grandes enjambées. Au piano, l’image prend tout son sens : la main gauche voyage entre les basses et les accords, parfois très éloignés les uns des autres.
Louis en présente le principe : une basse sur le premier et le troisième temps, un accord sur le deuxième et le quatrième. Cette alternance installe à elle seule une pulsation et un accompagnement harmonique, tandis que la main droite peut développer la mélodie et ses variations.
Simple à décrire, le geste demande pourtant une grande maîtrise. Il faut atteindre les notes avec précision, garder le rythme et donner à l’ensemble cette souplesse qui fait swinguer la musique.
Louis évoque notamment Fats Waller, le premier pianiste de stride qu’il ait entendu. À une époque où les transcriptions disponibles étaient rares ou simplifiées, il apprenait les morceaux d’oreille, à partir des disques. « Alligator Crawl » figure parmi ses premières découvertes marquantes : un souvenir qu’il partage aussitôt au piano.
Ragtime et stride : entendre la différence
Comment distinguer le ragtime du stride ? La question revient souvent, et Louis préfère la faire entendre.
Il raconte avoir commencé par les partitions de Scott Joplin, dont il apprécie la précision de l’écriture. Dans sa démonstration, le ragtime avance avec une pulsation binaire, proche de la marche. Le stride apporte une autre accentuation, un autre rebond et une plus grande amplitude à la main gauche.
La différence ne tient donc pas simplement à la vitesse. C’est la manière de faire vivre le rythme qui transforme la musique.
Au fil de l’échange, Louis évoque Jelly Roll Morton, puis les pianistes de Harlem, parmi lesquels James P. Johnson. Les exemples joués permettent de suivre cette évolution sans avoir besoin de connaître le solfège : le corps perçoit immédiatement ce qui change.
Les dixièmes et le dialogue entre les mains
Parmi les gestes caractéristiques du stride, les dixièmes impressionnent particulièrement. Cet intervalle, plus large qu’une octave, apporte une couleur harmonique et une ampleur que Louis illustre au clavier.
Mais les grands écarts ne suffisent pas à faire le style. Le choix des basses, la disposition des accords et le phrasé comptent tout autant.
Lorsqu’il conseille des pianistes souhaitant apprendre le stride, Louis commence souvent par écouter leur main gauche. Une exécution peut être précise tout en restant trop resserrée ou en utilisant des renversements qui ne donnent pas à la musique son mouvement naturel.
Il insiste aussi sur le dialogue entre les mains. La droite doit laisser de l’espace à la gauche pour que chacune puisse respirer et répondre à l’autre. Accumuler des notes ou reproduire quelques figures entendues sur un disque ne remplace pas la compréhension de ce langage.
C’est l’un des enseignements les plus précieux de la rencontre : derrière la virtuosité visible, il y a une véritable écoute de l’équilibre musical.
Art Tatum, une fascination intacte
Lorsque la conversation aborde Art Tatum, Louis parle d’un pianiste dont la musique réserve toujours de nouvelles découvertes.
Ce qui le fascine dépasse la difficulté technique. Il évoque la densité des idées, la richesse harmonique et cette capacité à réunir des influences multiples dans un discours parfaitement cohérent. Plus on écoute, plus de nouvelles subtilités apparaissent.
Un autre nom surgit : Donald Lambert, dont Louis admire particulièrement la main gauche et les transformations d’airs classiques en stride. Il se souvient avoir beaucoup écouté ses enregistrements avec François Rilhac.
Ces références dessinent une histoire du piano jazz faite d’écoutes passionnées, de découvertes partagées et de morceaux que l’on cherche à comprendre, note après note.
François Rilhac : une amitié et une émulation musicale
L’évocation de François Rilhac ouvre un chapitre plus personnel.
Du même âge, les deux pianistes avaient des influences complémentaires et beaucoup à s’apprendre. Ils ont travaillé ensemble, échangé leurs découvertes et enregistré un disque en duo auquel Louis reste très attaché.
Il raconte comment cette passion commune a contribué à redonner une visibilité au stride, à une époque où peu de pianistes le pratiquaient encore. Selon lui, cet élan a trouvé un écho jusque chez des musiciens américains des générations suivantes.
À l’origine, pourtant, aucun programme de renaissance musicale : simplement deux amis qui aimaient profondément cette musique et avaient envie de la jouer.
Pianiste et radiologue : deux passions menées de front
Avec plus de quarante albums et près de quarante années de musique avec Paris Washboard, Louis Mazetier a construit un parcours musical particulièrement riche. Il l’a pourtant mené parallèlement à son métier de radiologue.
Il parle avec franchise de l’organisation nécessaire, des retours de concert et des engagements qu’il fallait parfois confier à d’autres pianistes. Il souligne aussi combien la compréhension de son entourage a compté.
La médecine représentait pour lui un intérêt profond, qu’il n’a jamais souhaité abandonner. Et lorsqu’Armel lui demande s’il éprouve des regrets sur son parcours musical, sa réponse est sereine : il ne se sent pas frustré de ce qu’il a pu accomplir.
Un témoignage qui rappelle combien les chemins d’une vie de musicien peuvent être différents.
Transmettre le swing… avec un métronome
Louis continue de recevoir des pianistes pour les aider à franchir un cap. Il décrit volontiers cette démarche comme un diagnostic : écouter, repérer ce qui bloque, puis chercher les ajustements qui permettront à la musique de trouver son élan.
Parmi ses conseils, le travail au métronome tient une place importante. L’effervescence du stride peut pousser à accélérer, et une difficulté technique mal résolue peut elle aussi faire perdre la stabilité du tempo.
Le métronome devient alors un repère pour travailler les passages délicats. Avec ce paradoxe qui amuse les deux pianistes : l’outil est parfaitement régulier, mais c’est bien au musicien de faire swinguer ce qu’il joue.
Un musicien qui compose et poursuit ses rencontres
L’échange permet enfin de découvrir Louis Mazetier compositeur. Il revient sur son album My Own Stuff, consacré à ses propres morceaux, et sur le plaisir de savoir certaines de ses compositions reprises par d’autres pianistes.
Au clavier, « Ruffignac » révèle une autre facette de son univers, avec des couleurs harmoniques qui suscitent immédiatement l’enthousiasme d’Armel.
Louis évoque également, au moment du tournage, un disque à venir avec le guitariste Félix Hunot. Un détour par « Dardanella », puis une valse dédiée à Patrick Saussois, prolongent cette conversation musicale jusque dans ses dernières minutes.
Nous remercions chaleureusement Louis Mazetier pour sa générosité, ainsi que Guénaël Preauchat pour la préparation du Steinway C qui accompagne cette rencontre.
Retrouvez l’intégralité de cet épisode d’« Au piano avec » pour écouter les démonstrations et partager ce moment avec Louis Mazetier et Armel Dupas, chez Desevedavy Pianos à Nantes.
Et vous, quel pianiste vous a donné envie de découvrir le stride ?