Il y a des pianos qui racontent leur histoire avant même que l’on ait joué la première note.
Avec son meuble en palissandre, son pupitre finement sculpté et les marques laissées par plus d’un siècle d’existence, ce Pleyel 3 bis fabriqué en 1917 est de ceux-là. Lorsqu’il est arrivé dans les ateliers de Desevedavy Pianos, le temps avait naturellement fait son œuvre. Pour retrouver sa voix, l’instrument allait demander beaucoup de patience, de savoir-faire et quelques dizaines d’heures de travail.
À l’occasion de sa restauration, nous avons retrouvé Élise Jallais, technicienne piano chez Desevedavy depuis bientôt cinq ans. Elle nous a ouvert les coulisses de ce travail aussi minutieux que méconnu.
Restaurer un piano, bien au-delà de son apparence
Face à un instrument aussi élégant, le regard est d’abord attiré par le meuble. Le palissandre, les lignes du piano, son vernis au tampon… Mais l’essentiel de la restauration reste largement invisible.
Il faut examiner la structure harmonique, la table d’harmonie, les cordes et les chevilles, puis s’attaquer à toute la mécanique située sous les doigts du pianiste. De la touche jusqu’à la tête du marteau, chaque pièce participe à la réponse et au timbre de l’instrument.
Sur un piano construit en 1917, il ne s’agit pas simplement de remplacer ce qui est usé. Toute la difficulté consiste à retrouver un fonctionnement précis et fiable, sans effacer le caractère du piano. Restaurer ne signifie pas transformer un instrument ancien en piano neuf. Il faut au contraire lui permettre de redevenir pleinement lui-même.
80 à 90 heures consacrées à la mécanique
Élise estime avoir passé entre 80 et 90 heures sur la seule mécanique de ce Pleyel.
Un chiffre impressionnant, mais qui devient vite compréhensible lorsqu’elle nous décrit le travail réalisé : remplacement ou reprise de certains feutres et cuirs, réglage de la mécanique, harmonisation des marteaux, contrôle de la réponse du clavier et égalisation de chacune des notes.
À ce stade, le travail ne se mesure plus seulement en heures. Il faut observer, écouter, corriger, puis écouter encore.
Le piano doit répondre de manière homogène sur toute l’étendue du clavier, tout en conservant suffisamment de richesse pour permettre au pianiste de modeler le son. Une note légèrement trop brillante, une autre un peu trop sourde, une attaque qui manque de précision… Autant de petits déséquilibres qui peuvent sembler insignifiants lorsqu’ils sont pris séparément, mais qui modifient profondément la sensation générale de l’instrument.
C’est également la raison pour laquelle Élise apprécie de faire essayer le piano par une oreille extérieure. Le technicien connaît chaque détail de son travail. Le pianiste, lui, découvre l’instrument sans a priori et le pousse parfois dans des directions inattendues.
Le moment où le piano retrouve sa voix
Après toutes ces heures passées dans la mécanique vient enfin le moment de vérité : celui où l’on referme le piano et où la musique reprend ses droits.
Dès les premières notes, ce Pleyel affirme une personnalité très particulière. Son timbre est clair, vivant, parfois presque cuivré. Il possède de l’élégance, bien sûr, mais pas seulement. Il y a aussi chez lui une certaine gouaille, un tempérament que l’on n’attend pas forcément derrière la silhouette raffinée de ce piano centenaire.
Un petit côté « bad boy », pourrait-on dire.
C’est précisément ce qui rend les instruments anciens si attachants. Ils ne cherchent pas toujours à offrir une perfection parfaitement lisse. Ils ont une couleur, une manière de projeter le son, parfois même de petites résistances qui invitent le pianiste à jouer autrement. Il faut les écouter autant qu’ils nous écoutent.
Ce Pleyel offre ainsi une large palette de nuances. Il peut se montrer délicat et feutré, puis révéler davantage de mordant lorsque la musique le demande. Sa restauration ne lui a pas donné une voix nouvelle : elle a fait réapparaître celle qui était déjà là.
Préserver un patrimoine qui peut encore disparaître
Derrière la restauration de cet instrument se pose une question plus vaste : que deviennent les nombreux Pleyel, Gaveau ou Érard qui attendent encore, parfois depuis des années, que quelqu’un leur redonne vie ?
Tous ne seront malheureusement pas sauvés. Restaurer un piano ancien demande du temps, des compétences multiples et un véritable engagement. Certains instruments finissent par être abandonnés, voire jetés, alors qu’ils représentent une part précieuse de l’histoire de la facture instrumentale française.
Pour Élise, apprendre à restaurer un piano de A à Z est donc bien plus qu’un projet professionnel. C’est une façon de contribuer à la transmission d’un savoir-faire et d’empêcher que certains de ces instruments disparaissent dans l’indifférence.
Son prochain objectif sera d’ailleurs d’approfondir sa formation en ébénisterie. Après la mécanique, le réglage et l’harmonisation, elle souhaite pouvoir intervenir un jour sur toutes les dimensions d’une restauration, jusqu’au meuble lui-même.
Une page se tourne pour Élise
Cette rencontre autour du Pleyel avait une saveur particulière.
Après presque cinq années passées chez Desevedavy Pianos, Élise s’apprête à poursuivre son chemin comme technicienne indépendante. Cinq années durant lesquelles elle aura entretenu, réglé, réparé et restauré de nombreux instruments, tout en affinant peu à peu son projet.
Ce Pleyel 3 bis symbolise joliment la fin de cette étape et le début de la suivante. Un piano centenaire retrouve sa voix au moment même où Élise s’apprête à tracer sa propre route.
Il reste dans cet instrument quelque chose de toutes les heures passées à l’observer, le démonter, le régler et l’écouter. C’est aussi cela, une restauration réussie : un travail qui finit par s’effacer derrière la musique, mais dont chaque note conserve silencieusement la trace.
Le Pleyel 3 bis de 1917 est actuellement visible et disponible à l’essai chez Desevedavy Pianos.