Peut-on encore améliorer un piano déjà considéré comme une référence ?
Lorsqu’un internaute nous a demandé, sous notre vidéo consacrée au C. Bechstein R4, ce que nous pensions de son grand frère, la réponse ne pouvait pas tenir en quelques lignes. Il fallait poser les mains dessus, prendre le temps d’écouter ses différents registres et comprendre ce que le R6 apporte réellement au sommet de la gamme Residence.
Avec ses 126 centimètres de hauteur, son timbre généreux et ses basses particulièrement impressionnantes, le C. Bechstein R6 possède tout ce que l’on attend d’un grand piano droit d’expression.
Mais cet essai a aussi réservé quelques surprises.
Derrière la signature sonore immédiatement reconnaissable de Bechstein se dessine en effet une évolution plus subtile : celle d’un toucher moderne, sensiblement plus léger que celui des instruments des générations précédentes.
Est-ce une qualité ? Une concession à notre époque ? Ou simplement une nouvelle manière d’envisager le piano d’expression ?
Une vidéo née d’un commentaire
Cette nouvelle découverte trouve son origine dans un message laissé sous notre précédent essai du C. Bechstein R4.
La question était toute simple : « Et le R6, comment sonne-t-il ? »
C’est précisément l’un des intérêts de la résidence d’Armel Dupas chez Desevedavy Pianos. Les vidéos ne sont pas seulement destinées à présenter les instruments disponibles dans le magasin. Elles permettent aussi de créer un dialogue avec les pianistes, de répondre à leurs interrogations et, parfois, de partir à la découverte d’un piano auquel ils se sont eux-mêmes intéressés.
Le C. Bechstein Residence R6 Classic venait d’arriver depuis une quinzaine de jours dans le showroom. Encore très neuf, installé dans un nouvel environnement et fraîchement mis au ton, il n’avait pas tout à fait fini de trouver son équilibre.
Et la première rencontre n’a pas été aussi évidente que prévu.
Quand quelques unissons changent tout
Nous pourrions évidemment raconter que ce piano vendu autour de 30 000 euros a provoqué un émerveillement immédiat dès la première note.
La réalité est un peu différente.
Lorsqu’Armel a posé les mains sur le clavier le matin du tournage, sa première impression a plutôt été : « Oui… mais bof. »
Le piano était beau, ample, prestigieux, mais quelque chose empêchait encore sa personnalité de se révéler pleinement. Le plaisir attendu n’était pas tout à fait au rendez-vous.
Après le déjeuner, Cyril, accordeur chez Desevedavy Pianos, a repris quelques unissons. Une intervention en apparence modeste, mais dont l’effet a été spectaculaire : le son s’est recentré, les couleurs sont réapparues et l’instrument a soudain retrouvé toute sa cohérence.
La magie a opéré.
Cette expérience rappelle une réalité parfois sous-estimée : sur un piano de ce niveau, l’accord n’est pas une simple formalité d’entretien. Il participe directement à la beauté du timbre et au plaisir éprouvé par le pianiste.
Lorsque les unissons manquent légèrement de précision, le son peut sembler flou, terne ou moins stable. À l’inverse, lorsqu’ils sont parfaitement ajustés, la richesse harmonique de l’instrument se déploie avec une tout autre évidence.
Plus un piano possède de potentiel, plus la qualité de sa préparation devient déterminante.
Le plus grand piano droit de la gamme Residence
Le R6 est le modèle le plus imposant de la gamme C. Bechstein Residence. Avec ses 126 cm de hauteur, 153 cm de largeur et 248 kg, il possède les dimensions nécessaires pour offrir une ampleur sonore remarquable sans quitter le format du piano droit.
Sa table d’harmonie est réalisée en épicéa européen de montagne soigneusement sélectionné. Sa mécanique et ses têtes de marteaux sont développées par C. Bechstein, tandis que chaque touche est équilibrée individuellement.
Selon la manufacture, le R6 est aussi le piano offrant la plus grande étendue dynamique de la gamme Residence, avec un son à la fois plein, noble et chantant. Des caractéristiques que l’on retrouve immédiatement lorsque l’instrument est bien préparé.
Dès le traditionnel accord de mi bémol majeur joué par Armel au début de l’essai, le piano impose une présence presque orchestrale.
L’arpège descend dans des basses profondes, puis remonte vers un médium riche avant de se prolonger dans des aigus clairs. Malgré sa taille imposante, le R6 ne donne jamais l’impression d’accumuler inutilement de la puissance. Son volume sonore reste au service du chant et de la couleur.
Le mot qui vient alors naturellement est : majestueux.
Le timbre typiquement Bechstein
Chaque grande manufacture possède une certaine idée du son.
Chez Bechstein, cette identité se manifeste notamment dans le registre où se place le plus souvent la mélodie : cette zone située autour du médium et du haut médium, dans laquelle le piano doit pouvoir chanter sans devenir trop brillant.
Sur le R6, ce registre possède une finesse et une transparence immédiatement reconnaissables. Le piano essayé étant encore très neuf, certaines notes paraissent légèrement diaphanes et demandent probablement à s’ouvrir avec le temps, le jeu et le travail d’harmonisation.
Ce n’est pas inhabituel. Un piano neuf continue d’évoluer après son arrivée dans le magasin, puis chez son propriétaire. Les marteaux se mettent en place, la mécanique se rode et le timbre gagne progressivement en liberté.
Dans le médium grave, le R6 se montre déjà particulièrement séduisant. Sur une composition douce comme Sunset in L’Épine, les accords prennent une ampleur enveloppante tandis que les lignes mélodiques conservent beaucoup de clarté.
Le son est à la fois ouvert, chantant et généreux. Il possède cette présence que l’on ne perçoit jamais complètement à travers un microphone : à quelques mètres du piano, les vibrations remplissent réellement l’espace.
Des basses dignes d’un grand instrument
Les basses constituent l’un des arguments les plus évidents du R6.
Leur profondeur ne vient pas seulement de leur volume. Elles possèdent de la matière, une véritable longueur de son et suffisamment de définition pour soutenir la musique sans devenir envahissantes.
On pourrait dire, familièrement, que le piano « en a sous la pédale ».
Lorsqu’on l’engage davantage, le R6 révèle une réserve de puissance impressionnante. Les accords prennent de l’ampleur, le cadre semble respirer et les registres se mêlent avec une grande richesse harmonique.
Cette générosité sonore explique en partie pourquoi les grands pianos droits allemands peuvent représenter une véritable alternative au piano à queue. Pour un pianiste disposant d’un espace limité, un instrument de 126 cm offre déjà une présence et une palette expressive considérables.
Il ne remplace pas mécaniquement un piano à queue : le fonctionnement de la mécanique et la manière dont le son se projette restent différents. Mais il permet d’atteindre un niveau de richesse musicale que l’on associe rarement au piano droit ordinaire.
Une petite bosse dans le registre médium
L’essai révèle également une particularité déjà remarquée sur le C. Bechstein R4.
À l’approche du mi bémol situé dans le registre médium, la sensation de puissance progresse légèrement. Il ne s’agit pas simplement d’une différence de timbre : certaines notes semblent prendre davantage de présence à mesure que la phrase monte.
Cette petite « bosse » n’est pas rédhibitoire. Elle rappelle surtout que le piano vient d’arriver et que sa préparation pourra encore être affinée.
Un piano de cette catégorie n’est pas un objet industriel définitivement figé au moment où il sort de la manufacture. Son harmonisation doit être adaptée à l’instrument lui-même, à la pièce dans laquelle il sera installé et, idéalement, aux préférences de la personne qui va le jouer.
C’est aussi l’un des intérêts d’acheter un piano chez un spécialiste disposant de son propre atelier : les derniers réglages peuvent être réalisés au cas par cas, bien au-delà d’un simple accord avant livraison.
Un toucher beaucoup plus léger que prévu
La principale surprise de cet essai ne concerne pourtant pas le timbre, mais le toucher.
Dans l’esprit d’Armel, un C. Bechstein est traditionnellement associé à une certaine consistance sous les doigts. Les instruments plus anciens, notamment ceux fabriqués dans la seconde moitié du XXe siècle, demandent souvent davantage de poids et d’articulation.
Il faut entrer dans la touche, engager le geste et parfois apprivoiser une résistance assez présente.
Le Studio 120 d’occasion également disponible dans le showroom correspond bien à cette image. Son clavier possède une densité immédiatement perceptible : pour jouer un trait rapide, il faut articuler et s’appuyer davantage sur la mécanique.
Sur les Bechstein contemporains essayés récemment — R2, R4 et désormais R6 — le ressenti est sensiblement différent. La mécanique paraît plus fluide et plus légère. La répétition est rapide et les traits peuvent s’enchaîner avec une facilité assez grisante.
En un sens, le piano « se joue tout seul ».
Pour beaucoup de pianistes, ce sera une qualité majeure. Cette facilité permet d’oublier rapidement la mécanique, de libérer le geste et d’aborder sans effort apparent les passages les plus véloces.
Mais tout dépend de ce que l’on attend d’un piano d’expression.
Facilité ou consistance : que recherchons-nous aujourd’hui ?
Lorsqu’un pianiste investit dans un instrument de ce niveau, il ne recherche pas seulement une belle sonorité. Il souhaite généralement affiner son toucher, travailler la précision de son geste et explorer les nuances les plus fines.
Or certains musiciens ont besoin de sentir une certaine résistance sous les doigts pour construire cette relation physique avec l’instrument.
Armel appartient plutôt à cette famille. S’il apprécie énormément la fluidité du R6 lors de l’essai, il se demande s’il choisirait un toucher aussi léger pour son instrument de travail quotidien. Il lui manquerait peut-être un peu de matière et de poids sous la touche.
Cela ne constitue pas un défaut objectif du piano. C’est une préférence de pianiste.
Cette évolution semble d’ailleurs dépasser la seule marque Bechstein. De nombreux instruments contemporains privilégient aujourd’hui une mécanique accessible, réactive et immédiatement agréable. Les pianistes veulent pouvoir jouer longtemps, enchaîner les traits rapides et obtenir une réponse précise sans avoir à lutter contre le clavier.
Les mécaniques plus consistantes des générations précédentes demandaient davantage d’engagement, mais procuraient aussi une sensation différente : celle de modeler le son à travers une résistance physique plus marquée.
Il n’existe pas de réponse universelle. Certains pianistes choisiront sans hésiter la facilité du R6 moderne ; d’autres resteront attachés à la densité d’un Bechstein plus ancien.
Peut-on demander un toucher légèrement plus lourd ?
La préparation d’un piano neuf ne concerne pas uniquement son accord et son harmonisation. La mécanique peut elle aussi être réglée et affinée.
Si le toucher du R6 paraît trop léger, il est donc pertinent d’en parler avec le technicien chargé de préparer l’instrument. Selon les possibilités offertes par la mécanique et les préférences du pianiste, certains ajustements peuvent permettre de retrouver davantage de consistance.
L’idéal serait même de partir d’un toucher légèrement plus présent, sachant que la mécanique évoluera naturellement à mesure que le piano sera joué.
C’est précisément pour cette raison qu’un essai ne doit pas se limiter à quelques accords. Il faut jouer des traits rapides, explorer les nuances faibles, solliciter les basses, écouter la répétition et prendre le temps d’observer ce que le piano provoque dans le geste.
Sur un instrument aussi personnel, le meilleur réglage n’est pas nécessairement celui qui plaira au plus grand nombre. C’est celui qui permettra à son futur propriétaire de se sentir pleinement chez lui.
R2, R4, R6 ou Studio 120 : cinq visages de Bechstein
En guise d’épilogue à la vidéo, Armel propose un comparatif sonore entre plusieurs modèles présents dans le showroom :
- le C. Bechstein Academy A4 ;
- le C. Bechstein Residence R2 ;
- le C. Bechstein Residence R4 ;
- le C. Bechstein Residence R6 ;
- et un C. Bechstein Studio 120 d’occasion.
Le même arpège est joué successivement sur chacun des instruments. Cette comparaison ne remplace évidemment pas un essai en personne, mais elle permet de percevoir l’évolution de la profondeur, de l’ouverture et de la couleur sonore au fil de la gamme.
Elle permet aussi de confronter deux époques.
Les modèles contemporains offrent davantage de fluidité et une grande cohérence de fabrication. Le Studio 120, plus ancien, présente un toucher plus consistant et une personnalité déjà façonnée par le temps.
Le choix ne se résume donc pas nécessairement à prendre le modèle le plus grand ou le plus cher. Un R4 pourra séduire davantage par son équilibre, un R6 par son ampleur, tandis qu’un instrument d’occasion pourra provoquer un attachement immédiat grâce à son caractère.
Alors, le C. Bechstein R6 est-il le meilleur piano droit allemand ?
Il fait incontestablement partie des très grands pianos droits d’expression disponibles aujourd’hui.
Son médium chantant, ses basses majestueuses, sa richesse harmonique et sa réserve dynamique le placent à un niveau exceptionnel. Sa fabrication allemande et la qualité de sa conception en font un instrument destiné aux pianistes les plus exigeants.
Mais parler du « meilleur piano droit allemand » suppose qu’il existe un piano idéal pour tout le monde.
Or le toucher plus léger du R6 pourra être considéré comme une merveilleuse évolution par certains pianistes et laisser les amateurs de mécaniques plus consistantes légèrement sur leur faim. D’autres préféreront la couleur d’un Blüthner, l’équilibre d’un Schimmel ou la personnalité d’un Bechstein plus ancien.
À ce niveau de qualité, la hiérarchie devient moins importante que la rencontre.
Le meilleur piano n’est pas nécessairement celui qui possède la fiche technique la plus impressionnante. C’est celui qui donne envie de rester au clavier, qui répond au geste du pianiste et qui lui permet d’entendre la musique qu’il porte déjà en lui.
Découvrir le C. Bechstein R6 chez Desevedavy Pianos
Le C. Bechstein Residence R6 Classic est actuellement visible et disponible à l’essai chez Desevedavy Pianos, Rond-Point du Croisy à Orvault.
Cet instrument neuf a été mis au ton, accordé et préparé par les techniciens de notre atelier, labellisé Entreprise du Patrimoine Vivant. Sa préparation pourra continuer à être affinée en fonction de son évolution et des préférences de son futur propriétaire.
Le R6 mérite surtout d’être découvert en personne. Aucun enregistrement ne peut complètement restituer la profondeur de ses basses, le rayonnement de son médium ni la sensation de sa mécanique sous les doigts.
Et vous, que recherchez-vous dans le toucher d’un piano : une mécanique légère et immédiatement fluide, ou davantage de consistance pour sentir le geste se construire sous les doigts ?