Trois pianos fabriqués à exactement dix ans d’intervalle. Trois hauteurs différentes. Trois pays et, surtout, trois personnalités musicales qui n’ont presque rien en commun.
Chez Desevedavy Pianos, nous avons réuni un Sauter 110 de 1986, un Pleyel P118 de 1996 et un Kawai K5 de 2006. Sur le papier, la comparaison pourrait sembler assez prévisible : le Kawai est le plus récent et le plus grand, tandis que le Sauter est à la fois le plus ancien et le plus compact.
Mais avec les pianos, les chiffres ne racontent jamais toute l’histoire.
Armel Dupas, artiste en résidence chez Desevedavy Pianos, a donc essayé les trois instruments dans les mêmes conditions, avec des motifs identiques et plusieurs manières de solliciter le clavier. L’objectif n’était pas d’établir un classement, mais de comprendre ce qui distingue réellement ces trois pianos droits d’expression d’occasion.
Trois pianos droits, trois générations
Le hasard fait plutôt bien les choses : ces trois pianos ont chacun dix ans d’écart.
Le Sauter 110 date de 1986, le Pleyel P118 de 1996 et le Kawai K5 de 2006. En 2026, ils ont donc respectivement quarante, trente et vingt ans.
Cette progression se retrouve aussi dans leurs dimensions : 110 cm pour le Sauter, 118 cm pour le Pleyel et 125 cm pour le Kawai.
On pourrait naturellement imaginer que le plus grand produira les basses les plus profondes, que le plus récent offrira le toucher le plus précis ou que le plus ancien semblera plus limité. L’essai montre rapidement que les choses sont beaucoup moins simples.
Chaque piano possède son propre équilibre. Sa conception compte, bien sûr, mais aussi la qualité de ses matériaux, son état de conservation, son réglage et la façon dont il a évolué au fil du temps.
C’est précisément ce qui rend les pianos d’occasion aussi intéressants : deux instruments portant la même référence peuvent avoir des histoires et des personnalités assez différentes.
Le Sauter 110 : petit par la taille, certainement pas par le caractère
Le premier piano essayé est aussi le plus compact des trois : un Sauter 110 fabriqué en Allemagne en 1986.
Dès les premières notes, il déjoue les pronostics.
Malgré sa hauteur contenue, ses basses possèdent une profondeur étonnante. Le son est net, présent, avec une attaque franche et beaucoup de matière. On retrouve ce tempérament allemand assez direct, mais sans dureté.
Sa mécanique Renner participe à cette sensation de précision. Le clavier répond immédiatement et permet de passer facilement d’un jeu perlé à une attaque plus appuyée. Le piano accepte volontiers les accents, les contrastes et les passages rythmiques.
C’est un instrument qui a du caractère — peut-être même le tempérament le plus affirmé des trois.
Il ne cherche pas spécialement à adoucir ce qu’on lui donne. Au contraire, il semble encourager le pianiste à assumer ses intentions. Lorsqu’Armel attaque davantage le clavier, le Sauter répond avec énergie, sans perdre sa lisibilité.
Cette présence est particulièrement intéressante dans les passages de walking bass ou lorsque les deux mains occupent des fonctions rythmiques bien distinctes. Les registres restent clairs et le piano conserve une belle définition, même lorsque le jeu devient plus dense.
Son âge ne constitue donc absolument pas un handicap. Bien conservé et bien préparé, ce Sauter rappelle qu’un piano droit compact peut offrir une ampleur et une précision que ses dimensions ne laissent pas forcément deviner.
Le Pleyel P118 : une sonorité enveloppante et beaucoup d’énergie sous les doigts
Le deuxième instrument est un Pleyel P118 portant le numéro de série 258513.
Il a été fabriqué en 1996 à Alès, dans le Gard, au sein de l’ancienne usine Rameau. Il appartient aux premières séries produites après le retour de la fabrication Pleyel en France, à la suite de la période durant laquelle les pianos de la marque étaient construits par Schimmel en Allemagne.
Cet exemplaire est lui aussi équipé d’une mécanique Renner.
Pourtant, les sensations n’ont rien à voir avec celles du Sauter.
Le toucher est légèrement plus lourd et donne l’impression de disposer de davantage de profondeur sous les doigts. Il faut un peu plus engager le geste, mais cette résistance permet aussi de modeler le son avec beaucoup de précision.
La sonorité est plus enveloppante, plus généreuse. Là où le Sauter se montre très direct, le Pleyel semble entourer chaque note d’un halo plus large.
Il possède aussi beaucoup d’énergie. Lorsqu’on le sollicite franchement, le son se déploie avec une ampleur assez impressionnante pour un piano de 118 cm. Mais il sait également se montrer rond et chantant lorsqu’on allège le toucher.
C’est probablement le piano qui donne la sensation la plus physique parmi les trois. Le clavier invite à entrer dans la matière sonore, à prendre le temps d’enfoncer la touche et à sentir la réponse de l’instrument.
Ce P118 ne correspond ni aux Pleyel fabriqués par Schimmel dans les années 1970 et 1980, ni aux modèles beaucoup plus récents de l’ère Algam. Il témoigne d’un moment assez particulier de l’histoire de la marque : celui de la reprise de la production française à Alès.
Au-delà de cette provenance, qui lui donne un intérêt historique certain, c’est surtout sa personnalité musicale qui retient l’attention. Il possède une chaleur et une densité qui le rendent immédiatement attachant.
Le Kawai K5 : douceur, fluidité et rapidité de jeu
Changement d’univers avec le Kawai K5 de 2006.
Avec ses 125 cm, c’est le plus grand et le plus récent des trois pianos. Son clavier se montre rapide, fluide et très réactif. La prise en main est immédiate : on se sent rapidement à l’aise et l’instrument accompagne naturellement les mouvements de la main.
Sa sonorité est aussi plus douce.
Il ne possède pas le tempérament très affirmé du Sauter ni le côté enveloppant et physique du Pleyel. Son équilibre repose davantage sur la fluidité, le chant et une certaine délicatesse.
Les aigus sont clairs sans devenir agressifs, tandis que le médium conserve une belle rondeur. Le Kawai semble particulièrement à l’aise lorsqu’on recherche de longues lignes mélodiques, un toucher souple ou des atmosphères plus romantiques.
C’est un piano qui ne résiste pas au pianiste. Il donne plutôt la sensation de l’accompagner.
Cette facilité ne signifie pas qu’il manque de nuances ou de personnalité. Elle rend simplement son approche plus immédiate. Certains musiciens apprécieront cette sensation de liberté et cette capacité à oublier rapidement la mécanique pour se concentrer sur la phrase.
Dans les passages plus doux de l’essai, le Kawai révèle une sonorité chantante et équilibrée. Dans les passages rapides, son clavier permet de conserver beaucoup de fluidité.
Il donne envie de jouer autrement : peut-être avec moins d’attaque, davantage de continuité et une attention particulière portée à la ligne mélodique.
Comment comparer trois pianos aussi différents ?
Pour commencer la comparaison, Armel joue sur chaque instrument le même arpège de mi bémol majeur.
Le motif est volontairement simple. Il permet de parcourir une large partie du clavier et d’écouter plusieurs éléments essentiels : la profondeur des basses, la couleur du médium, la clarté des aigus, l’homogénéité entre les registres et la manière dont le son se prolonge après l’attaque.
Ce premier test met immédiatement en évidence les différences de timbre.
Le Sauter impressionne par sa présence et par des basses étonnamment profondes compte tenu de sa petite taille. Le Pleyel donne une sensation plus large et plus enveloppante. Le Kawai se distingue par sa douceur et par la continuité naturelle entre les différents registres.
Armel interprète ensuite le standard « Close Your Eyes » sur chacun des trois pianos.
Ce morceau permet d’aller plus loin qu’une simple succession de notes isolées. Il sollicite le chant, le rythme, les accords, le jeu perlé, les accents plus percussifs et les lignes de basse.
En jouant volontairement de plusieurs manières, Armel peut observer comment chaque instrument réagit lorsque l’intention change.
Le même passage ne provoque pas exactement la même envie sur les trois pianos. Le Sauter incite à accentuer davantage les contrastes rythmiques. Le Pleyel donne envie d’explorer la profondeur du son et le poids du toucher. Le Kawai conduit naturellement vers quelque chose de plus fluide et de plus chantant.
C’est sans doute l’un des enseignements les plus intéressants de ce comparatif : un piano ne se contente pas de restituer ce qu’on lui demande. Il influence aussi la manière de jouer.
La hauteur d’un piano ne dit pas tout
La hauteur d’un piano droit reste un critère important. Une caisse plus grande permet généralement d’utiliser des cordes plus longues et une table d’harmonie plus importante, ce qui peut favoriser la profondeur des basses et l’ampleur du son.
Mais ce n’est qu’un élément parmi d’autres.
Le Sauter 110 en apporte ici une démonstration particulièrement parlante. Bien qu’il soit nettement plus compact que le Kawai K5, il produit des basses très présentes et possède une projection remarquable.
À l’inverse, la hauteur du Kawai ne se traduit pas uniquement par davantage de puissance. Elle participe à une sonorité ample, mais dont la principale qualité reste ici la douceur.
La conception générale de l’instrument, la qualité de la table d’harmonie, le plan de cordes, les marteaux, la mécanique et la préparation du piano jouent tous un rôle déterminant.
Choisir un piano uniquement à partir de sa hauteur ou de sa fiche technique reviendrait donc à ne regarder qu’une partie du tableau.
L’âge est-il vraiment important pour un piano d’occasion ?
L’autre idée reçue concerne l’âge des instruments.
Le Sauter est le plus ancien de ce comparatif et pourtant, il ne donne jamais l’impression d’être dépassé. Son toucher reste précis, sa sonorité vivante et sa personnalité immédiatement perceptible.
L’état réel d’un piano compte beaucoup plus que son année de fabrication prise isolément.
Un instrument ancien qui a été correctement entretenu, conservé dans de bonnes conditions puis soigneusement préparé peut être bien plus intéressant qu’un piano récent ayant souffert d’un environnement inadapté ou d’un manque d’entretien.
Il faut notamment observer l’état de la mécanique, des marteaux, des cordes, de la table d’harmonie et du sommier. La stabilité de l’accord, la régularité du clavier et l’homogénéité du timbre sont également essentielles.
Mais une fois ces points vérifiés, il reste la question la plus personnelle : que se passe-t-il lorsqu’on s’assoit devant le piano ?
Quel piano choisir ?
Il serait tentant de conclure en désignant le « meilleur » des trois. Mais cela n’aurait pas beaucoup de sens.
Le Sauter conviendra particulièrement à un pianiste recherchant un instrument compact, précis et expressif, avec des basses surprenantes et un caractère bien affirmé.
Le Pleyel séduira davantage celui ou celle qui apprécie un toucher légèrement plus consistant, une sonorité enveloppante et la sensation d’avoir beaucoup de matière à façonner sous les doigts.
Le Kawai pourra être préféré pour la rapidité de son clavier, son équilibre et sa douceur, notamment dans les répertoires où le chant et la fluidité occupent une place centrale.
Le choix dépendra du répertoire, du niveau du pianiste, de la pièce dans laquelle le piano sera installé et, surtout, des sensations recherchées.
Un même instrument peut provoquer un véritable coup de cœur chez un musicien et laisser un autre pianiste plus réservé. Il ne s’agit pas d’une incohérence : simplement de la rencontre entre deux sensibilités.
Trois pianos à découvrir chez Desevedavy Pianos
Ce comparatif rappelle pourquoi il est si important d’essayer plusieurs instruments avant de choisir un piano d’occasion.
Une marque, une année, une hauteur ou une mécanique donnent des indications utiles. Mais rien ne remplace le moment où l’on pose les mains sur le clavier et où l’on découvre la réponse réelle de l’instrument.
Le Sauter 110, le Pleyel P118 et le Kawai K5 sont tous les trois visibles et disponibles à l’essai chez Desevedavy Pianos à Nantes.
Trois générations, trois conceptions et trois voix très différentes. Aucun vainqueur imposé : seulement trois manières de donner vie à la musique.
Et vous, lequel de ces trois pianos choisiriez-vous : le caractère du Sauter, la générosité du Pleyel ou la douceur du Kawai ?